Posterous theme by Cory Watilo

Géopolitique de base

Bien des années plus tard, le Petit Peuple a exploré son Monde de fond en comble, a grandi, s’est répandu loin du Creuset, où l’on raconte que le Cocon est tombé il y a des millénaires. Le Creuset est tenu par les Elfes, dont l'aspect est le Roi, protecteur, charismatique, élégant, traditionnaliste, en phase avec la Magie du monde. Les dynasties elfiques règnent sur le Creuset depuis des centaines d’années, et un Pacte immémorial les lie aux destins de chacun des autres peuples. Toute décision concernant l’ensemble des peuples doit être ratifiée au Creuset, au sein de la Cour Seelie, dirigée par un Roi Elfe.

Aujourd’hui, la Cour Seelie est dirigée par le Roi Lanternois Lambrusquin Premier, dont la sagacité et le courage ont joué un rôle prépondérant lors de l’invasion avortée du Très Ancien Conclave. Usant de chacune des forces des Aspects et des Peuples lui ayant juré féauté, la Flotte du Conclave n’a même pas réussi à atteindre les côtes du Nord et s’est enfoncée depuis dans les vents de la Mer de l’Oubli.

A l'Ouest, il y a les Nains. Une race fière, ombrageuse, dont le Roi Domengo est supposé être l'incarnation du Cavalier. Leur capitale, Santa Lucia, est perchée en haut de la plus haute falaise de l'Ouest (appelé par ses habitants la Tierra Dragonica, car on raconte que ses sommets escarpés ont été creusés pendant les guerres dracoliches). Les Nains, fins bretteurs, sont aussi réputés pour leurs talents de dresseurs, de grimpeurs, et leurs escadrilles de Griffons Royaux sont particulièrement redoutables.

Au Sud, il y a les terres des Eshu, mystérieux et tribaux, apparemment pas gouvernés centralement, les Eshu sont des nomades commerçants qui arpentent la jungle pour en ramener épices, café, chocolat... Leur Aspect est le Sept, la carte de la chance et de la sérendipité. Très sages, très calmes, on raconte que la colère des Eshu est la force la plus destructrice de Féérie, comme en témoigne le Désert Mouvant dont on dit qu’il était tout aussi luxuriant que le reste du pays Eshu avant que le Roi Louis de Verancy ne tente d’y installer un avant-poste. En l’occurrence, il ne reste plus trace ni du Roi Louis, ni de son armée, ni des Eshu qui étaient censés y vivre. La capitale des Eshu est assez proche du Creuset, oasis brillante dans le Désert Mouvant, et se nomme Venteuse. On raconte que l’on peut tout acheter et tout vendre à Venteuse, et la majorité des échanges commerciaux y sont négociés sous l’œil vigilant des Auditeurs Eshus, capables d’entendre le plus petit mensonge.

A l'Est, on trouve le marais des Trolls. Les Trolls n'ont plus donné signe de vie depuis plus de cinq cents ans, et des dizaines d'universitaires du Creuset partent chaque année chercher des indices sur ce qu'ils ont pu devenir. L'Aspect des trolls est la Dame, souveraine et coléreuse, terrifiante sur le champ de bataille, mais tendre avec ses sujets. Quelques Trolls habitent dans les autres villes du Monde, et plusieurs campements Trolls subsistent dans les Terres Pookaries, mais aucun d’entre eux ne sait d’où il vient (du moins ils ne le disent pas). Les Trolls sont des créatures écailleuses allant du blanc au violet nacré, et leurs longs cheveux clairs sont presque transparents. Leur taille et leur force peuvent faire oublier aux plus oublieux que la civilisation Trolle a inventé l’arithmétique (ainsi que la bouillabaisse).

Enfin, au Nord, il y a les Pookas. Plus petits encore que les nains, leur Aspect est celui du Valet, serviable, malicieux, intrigant, bonimenteur, ingénieux. Leur capitale est Farandole, et il s'y tient chaque année le Festival des Bourgeons auquel tous les peuples sont invités - et qu'aucun Roi ou Reine ne saurait manquer sous peine de froisser les Aspects. Dans les grandes plaines herbeuses du Nord, les Pookas élèvent des chevaux, des vaches, et une rumeur persistante veut que chaque troupeau Pooka vit sous l'égide d'un manticore (la rumeur venant des pookas, ceci dit, il est difficile d'y prêter grande attention).

Géopolitique de base

Bien des années plus tard, le Petit Peuple a exploré son Monde de fond en comble, a grandi, s’est répandu loin du Creuset, où l’on raconte que le Cocon est tombé il y a des millénaires. Le Creuset est tenu par les Elfes, dont l'aspect est le Roi, protecteur, charismatique, élégant, traditionnaliste, en phase avec la Magie du monde. Les dynasties elfiques règnent sur le Creuset depuis des centaines d’années, et un Pacte immémorial les lie aux destins de chacun des autres peuples. Toute décision concernant l’ensemble des peuples doit être ratifiée au Creuset, au sein de la Cour Seelie, dirigée par un Roi Elfe.

Aujourd’hui, la Cour Seelie est dirigée par le Roi Lanternois Lambrusquin Premier, dont la sagacité et le courage ont joué un rôle prépondérant lors de l’invasion avortée du Très Ancien Conclave. Usant de chacune des forces des Aspects et des Peuples lui ayant juré féauté, la Flotte du Conclave n’a même pas réussi à atteindre les côtes du Nord et s’est enfoncée depuis dans les vents de la Mer de l’Oubli.

A l'Ouest, il y a les Nains. Une race fière, ombrageuse, dont le Roi Domengo est supposé être l'incarnation du Cavalier. Leur capitale, Santa Lucia, est perchée en haut de la plus haute falaise de l'Ouest (appelé par ses habitants la Tierra Dragonica, car on raconte que ses sommets escarpés ont été creusés pendant les guerres dracoliches). Les Nains, fins bretteurs, sont aussi réputés pour leurs talents de dresseurs, de grimpeurs, et leurs escadrilles de Griffons Royaux sont particulièrement redoutables.

Au Sud, il y a les terres des Eshu, mystérieux et tribaux, apparemment pas gouvernés centralement, les Eshu sont des nomades commerçants qui arpentent la jungle pour en ramener épices, café, chocolat... Leur Aspect est le Sept, la carte de la chance et de la sérendipité. Très sages, très calmes, on raconte que la colère des Eshu est la force la plus destructrice de Féérie, comme en témoigne le Désert Mouvant dont on dit qu’il était tout aussi luxuriant que le reste du pays Eshu avant que le Roi Louis de Verancy ne tente d’y installer un avant-poste. En l’occurrence, il ne reste plus trace ni du Roi Louis, ni de son armée, ni des Eshu qui étaient censés y vivre. La capitale des Eshu est assez proche du Creuset, oasis brillante dans le Désert Mouvant, et se nomme Venteuse. On raconte que l’on peut tout acheter et tout vendre à Venteuse, et la majorité des échanges commerciaux y sont négociés sous l’œil vigilant des Auditeurs Eshus, capables d’entendre le plus petit mensonge.

A l'Est, on trouve le marais des Trolls. Les Trolls n'ont plus donné signe de vie depuis plus de cinq cents ans, et des dizaines d'universitaires du Creuset partent chaque année chercher des indices sur ce qu'ils ont pu devenir. L'Aspect des trolls est la Dame, souveraine et coléreuse, terrifiante sur le champ de bataille, mais tendre avec ses sujets. Quelques Trolls habitent dans les autres villes du Monde, et plusieurs campements Trolls subsistent dans les Terres Pookaries, mais aucun d’entre eux ne sait d’où il vient (du moins ils ne le disent pas). Les Trolls sont des créatures écailleuses allant du blanc au violet nacré, et leurs longs cheveux clairs sont presque transparents. Leur taille et leur force peuvent faire oublier aux plus oublieux que la civilisation Trolle a inventé l’arithmétique (ainsi que la bouillabaisse).

Enfin, au Nord, il y a les Pookas. Plus petits encore que les nains, leur Aspect est celui du Valet, serviable, malicieux, intrigant, bonimenteur, ingénieux. Leur capitale est Farandole, et il s'y tient chaque année le Festival des Bourgeons auquel tous les peuples sont invités - et qu'aucun Roi ou Reine ne saurait manquer sous peine de froisser les Aspects. Dans les grandes plaines herbeuses du Nord, les Pookas élèvent des chevaux, des vaches, et une rumeur persistante veut que chaque troupeau Pooka vit sous l'égide d'un manticore (la rumeur venant des Pookas, ceci dit, il est difficile d'y prêter grande attention).

Au commencement…

Au commencement, le Poisson-Lune passa au-dessus du Monde, quand celui-ci était jeune et inhabité. Trouvant la vue jolie, il décida d'y établir son nid. Un jour, une comète blanche passa au-dessus du Monde et le poisson la trouva si jolie qu'il décida de lui faire un cadeau. Il prit donc toutes les idées qui n'avaient pas encore trouvé de tête, et les tissa ensemble, petits fils de cristal, en un magnifique cocon ouvragé, étincelant de mille feux sur un Monde qui connaissait la lumière pour la première fois...

Malheureusement, les idées étaient jeunes et ne pensaient qu'à jouer, et le cocon s’effilochait quand certaines décidaient de partir se promener. Le Poisson-Lune se saisit d'une comète noire qui passait justement par là et décida de la placer au centre, espérant que les idées la trouveraient suffisamment captivante pour patienter jusqu’au retour de sa comète. Ce qui fonctionna aussi bien que le Poisson-Lune l’avait espéré et il continua d’agréger les idées qui passaient au sein du Cocon.

Quand la comète blanche revint, le Poisson-Lune lui présenta son cadeau. Folle de joie, la comète se précipita sur l'œuf, ignorant son contenu. Lorsque la comète blanche rencontra la comète noire, cependant, une force étrange, l’énergie même du cosmos, les força l’une contre l’autre. Lorsqu’elles s’embrassèrent pour la première fois, au centre du Cocon, une déflagration se fit entendre jusqu’aux confins de la création.

Elles se mêlèrent immédiatement, se mélangeant et se séparant sans fin, brûlant les idées, changeant le cocon en cristal. Plus lourd, celui-ci tomba. Le Poisson-Lune pleure depuis sa comète et son cocon perdus, et c'est pourquoi la lune est si triste. Mais des restes du Cocon s’étaient échappés les peuples de Féérie, certains portant la marque de la comète blanche, certains, celle de la comète noire, la majorité en tons de gris, vivant simplement la vie qu'ils avaient trouvé.

Mais ce n’était pas tout : A l'épicentre, les quatre Aspects s’éveillèrent. Quelques idées encore un peu liquide, les plus résistantes aux flammes, les plus belles, s’étaient échappées pour éclairer le ciel et les destins du Peuple. Elles prirent leur envol, entraînant dans leur sillage quelques fragments du Cocon. C’est ainsi que sont nées les étoiles. A chaque point cardinal, son Aspect, et pour les interstices, pour que jamais l'obscurité ne règne, les Cartes Mineures, les Atouts, et la plus élusive de toutes, l'Excuse, qui ne brille qu'une fois l'an.

CdL 21 : Sal s’enterre un moment | Lausanne Bondy Blog

Les Chroniques de Lausanne - 21 : Où l’on découvre que la volonté de changer est bien peu de choses face à l’irrévocabilité du soi.

Sal, après son aventure avec la vieille Dame (dans sa tête il lui mettait une majuscule), avait fui la Riponne, le Centre, tout Lausanne ou presque. Il avait couru, couru pendant des heures et des heures, en cercle de plus en plus grands, vers le Nord, toujours plus au Nord, pour oublier la brûlure, pour oublier le porte-monnaie qu’il avait néanmoins serré dans sa main avec tant de rage que son poignet, quand il s’arrêta, semblait ne plus jamais vouloir le rendre. La nuit était tombée, et la bise soufflait, battant à quelques pas un rideau de fer bringuebalant. Sal s’était approché, doucement. Une échoppe de fleurs se dessinait derrière le rideau qui battait tant que Sal, sans aucune peine – il était si maigre, parvint à se glisser entre lui et la vitrine, s’abritant comme il pouvait. La petite échoppe était fermée, depuis une heure d’après l’horaire, et une pénombre encombrée s’offrait à ses yeux, derrière la vitre. Transi de froid, Sal passa la lame de son canif dans l’embrasure de la porte, qui céda doucement.

Une vague de chaleur, humide, terreuse, parfumée, lui parvint, et il pénétra dans la pièce encombrée de vases et de plantes. Un ronronnement de chaudière, seul, troublait le silence. La boutique était petite, mais il pouvait s’y allonger en diagonale, entre les fougères et les chrysanthèmes. Dans le silence et l’odeur d’humus, Sal ferma les yeux. La Voix avait pris peur, quand la Dame l’avait touché. Il lui sembla qu’elle émergeait timidement, maintenant qu’ils étaient à l’abri tous deux, mais ne dit rien.

Quand il se réveilla au milieu de la nuit, il sortit immédiatement. Un clocher sonna deux heures. La Voix le cajola, à demi-mots, et il sniffa un petit rail pour la calmer un peu. Pris dans les volutes de son endormissement, Sal s’empara du porte-monnaie, avisa un petit parc non loin et, après avoir vérifié que personne ne l’observait, l’enterra sous un banc du mieux qu’il put. Il ne l’avait même pas ouvert.

Pendant quelques jours, peut-être trois, il avait dormi dans la boutique de fleurs. Le jour, il marchait çà et là, vers nulle part, fredonnant parfois un peu, écoutant la bise entre les cheminées, les voitures, les gens qui parlaient. Quand tombait la nuit, il attendait que le vieil homme qui tenait la boutique s’en aille, patientait encore une heure, ou deux, et se faufilait dans la boutique, s’enterrant presque, et se concentrait du mieux qu’il pouvait sur la chaudière pour ne pas entendre la Voix.

La Voix, qui voulait, qui demandait, qui exigeait, l’avait fustigé, battu, brisé. Elle lui parlait la nuit, tantôt cajolant, tantôt menaçant, le frappant parfois dans tout le corps, les spasmes, les crampes, ses intestins qui menaçaient de le trahir à tout moment. Il venait tout juste de consommer la fin du petit stock qu’il avait sur lui au moment de sa fuite. Il se levait vers quatre heures, tremblant, secoué de haut-le-cœur, et passait une demi-heure la porte ouverte, pour faire entrer la bise et s’effacer des lieux. Le manque, la saleté, la faim étaient autant d’arguments pour la Voix qui, petit à petit, lui semblait de plus en plus sensée, de plus en plus convaincante. Pourtant il luttait, tant qu’il le pouvait. Il lui donnait un reste de poudre pour la distraire, mais il ne lui en restait presque plus ; et puis la Riponne, les gens, Acné, surtout, lui manquaient. Il n’avait plus parlé qu’à Elle depuis des jours.

Ce matin-là, une secousse l’arracha du sommeil. Son genou droit, incontrôlable, se tendait et se pliait, grotesque, désordonné, et c’était comme si la Voix l’avait chassé de son propre corps, comme s’il ne lui restait plus rien. Une secousse plus forte que les autres, et un vase de tulipes posé par terre se déversa sur le sol dans un bruit mat, verre brisé et pétales qu’il broyait du talon, sous lui, et qui collaient à son jeans, en lambeaux.

Une première inspiration hachée, un premier geste, une peur panique qui l’envahissait avant que ses intestins ne se tordent, ne se vident, et son petit havre floral était souillé, détruit, il ne lui restait plus rien. Rien, sinon la certitude qu’il n’était rien, qu’il n’y avait pas de Sal, vraiment, qu’il n’y avait qu’Elle et son corps qui l’avait abandonné. Et son genou battait, comme une veine qui palpite, plié, droit, plié, droit, un bruit mou à chaque fois que sa cuisse frappait le sol humide. Terrifié, il s’en saisit, baignant dans sa fange, le massa un moment. Un semblant de calme l’envahit peu à peu. La veine cessa de palpiter. Il prit conscience progressivement de ce qu’il avait laissé sur le sol. Son sac à dos, trempé de sueur, était resté relativement propre.

Il se déshabilla intégralement, essuya comme il le pouvait les traces de sa peur, enfila un vieux jogging gris qui sentait le moisi, un polo bleu déchiré au col, avisa un arrosoir qui traînait, s’employa à s’effacer du sol, des murs, de l’air qu’il avait occupés. Une bonde, au sol, l’engloutit tout entier, lui, les pétales qui commençaient à pourrir, les tiges broyées, le verre brisé. Et il ne resta bientôt qu’un effluve vicié que les fleurs, tout autour, ne faisaient qu’atténuer quelque peu. La Voix, raisonnable, lui susurra « Tu vois ? Tu es bon qu’à polluer, à salir, à semer le désordre. Mais moi, je t’aime, et je veux que tu te sentes bien. Je te prendrai dans mes bras, tu seras au chaud, tu verras. Tu n’es pas comme les autres, mais je te veux comme tu es. » Avant de fermer son sac, Sal en sortit un petit couteau Suisse qu’il glissa dans sa poche. Il entassa comme il put ses habits sales dans un vieux cornet en plastique qu’il jeta dans la première poubelle et se dirigea vers son banc.

La bise claqua immédiatement, chassant les vestiges de la maigre chaleur qu’il avait emmenée avec lui. A genoux dans la terre, piochant comme il le pouvait son petit monticule gelé, il sentait sa sueur se figer sur sa peau, rasséréné de temps en temps par sa Voix qui triomphait en silence. Le porte-monnaie était en cuir brun, et ses quelques semaines sous terre ne l’avaient qu’à peine abimé. Un petit bouton pression cousu à une bande noire le pliait sur lui-même pour le fermer. Le clac, quand il l’ouvrit, sonna comme un coup de feu.

Une photo dépassait, un petit garçon à qui il manquait plusieurs dents qui riait, une femme d’allure sévère derrière lui. Leurs visages lui firent un peu penser à la Dame, le nez, peut-être, un port de tête qui prenait les gens de haut, naturellement mais sans malice, et une indicible tristesse l’envahit. Le cuir grinça un peu, une petite motte de terre s’en échappa. Une carte d’identité le dévisageait, qu’il refusa de lire, quelques cartes de crédit, puis un battement de cœur plus fort que les autres : derrière quelques photos de plus, dans la poche, il y avait deux billets de mille francs, quatre de deux cents, et un peu de menue monnaie. Un clapotis nauséeux lui secoua l’estomac. Glissant dans la terre et la neige, il se précipita au pied d’un arbre et rendit son dernier et lointain repas, puis se convulsa encore, et encore, et encore jusqu’à jurer qu’il allait se vider entièrement, devenir une flaque, une tache qui disparaîtrait sous la neige et ne manquerait à personne.

Et puis tout cessa d’un coup. La mort dans l’âme, Sal prit le chemin de la Riponne, de ses potes, et des petits arrangements avec sa Voix qui lui souriait. Puis il se ravisa, sortit un stylo de son sac, griffonna « Pour le dérangement » sur l’un des billets de 200 francs, et le glissa sous la porte malgré les protestations de la Voix.

A suivre…

Photo CC morganglines 

 

CdL 20 : Stop | Lausanne Bondy Blog

Les chroniques de Lausanne 20 : Où l'on s'arrête simplement à force de trop avoir avancé seul.

Objectivement, elle n’avait jamais autant pris son pied. Le souvenir du dernier orgasme envahit Anne d’un vertige nauséeux, teinté malgré tout des lueurs d’une euphorie bien trop courte. La neige avait cessé d’un coup, et quelques bourrasques avaient suffi à dégager un ciel bleu pâle. Des enfants en écharpe chahutaient à l’avant du métro, un peu plus loin, sous le regard de quelques vieilles dames assises. Elle jeta un œil à son reflet, mais n’y vit qu’une fille plus grande qu’elle, la peau blanche et les yeux cernés sous un bonnet à pompon multicolore qui l’avait fait rire dans un magasin il y a dix ans, elle avait oublié pourquoi. Elle hésita un moment, l’ôta de sa tête, constata les effets conjugués d’une coupe de cheveux lointaine et de l’électricité statique, soupira, le vissa de nouveau sur sa tête en espérant que personne ne le remarque, que personne, plus jamais, ne la remarque.

Les jingles des stations s’égrenant gentiment, elle passa en revue le programme de sa petite virée au Centre. D’abord, elle devait aller acheter « un rouge-à-lèvres Bleu Dauphin et des boucles d’oreilles qui iraient bien avec » pour Amandine, qui lui avait ainsi fait preuve d’une confiance absolue. Ensuite, il allait falloir s’attaquer au remplissage systématique du frigo. Heureusement Millia avait, dans sa grande mansuétude, noirci les deux faces d’un post-it de son écriture ronde et régulière. Elle ne lui avait pas encore raconté sa dernière nuit avec Thierry. Lausanne Flon, les enfants se précipitèrent hors du métro, s’invectivant, s’attrapant. Anne les observa un moment grimper quatre à quatre les marches menant à la Place de l’Europe, avant de poursuivre son chemin dans le froid et la neige fondue sous les arches du Grand Pont.

Pépinet était égale à elle-même : Dans un coin, Anne reconnut le-type-aux-petites-lunettes-rondes-qui-traîne-tout-le-temps-dans-les-bistrots. Un peu plus loin, la dame-au-palmier-sur-la-tête-et-son-horrible-petit-chien. Et puis quelques autres figures incontournables de Lausanne, les toxicos faisant la manche, les barmen attendant le rush de six heures derrière leur comptoir, les libraires dans le prolongement des grandes portes de Payot… Elle ressentit soudain un déchirement intérieur, un cri inversé, de ses lèvres à ses poumons, qui manqua de la fendre en deux. Cette familiarité, ce sentiment d’avoir déjà tout vu, d’avoir déjà arpenté Lausanne dans tous les sens, ce confort des choses rangées, normales, régulières, lui apparut tout à coup intolérable, comme si la ville toute entière se moquait d’elle, lui renvoyait en pleine tête à quel point sa situation actuelle lui était parfaitement égale, comme si rien n’avait changé et ne changerait jamais – sauf elle.

La neige aidant, le bruit des passants, des voitures était tamisé, et elle s’aperçut qu’elle n’avait pas respiré depuis que tout son corps s’était arrêté en pleine rue. Pour la première fois depuis trois jours, elle se rendit compte qu’elle était infusée d’une infinie tristesse. Elle se força à inspirer, une petite fois, puis deux. Quelques passants la croisèrent sans la regarder, elle ne les vit qu’à peine. Les rues, autour, étaient devenues monochromes, fades. Elle était figée sur place, incapable d’esquisser un pas. Elle aurait dû… Elle aurait pu… Rien.

Elle était montée en avance à Epalinges, en taxi pour être sûre, six heures et quart pour sept heures, un petit café dans le petit salon de thé où tout le monde l’appelait par son prénom, un carac pour calmer ses nerfs, la première fois qu’elle retournait chez elle chez eux depuis presque une année. Il l’avait invitée à dîner, sa voix au téléphone impénétrable – cachait-il une certaine émotion ? –, ils avaient parlé un petit peu, son boulot à lui, son mémoire à elle, comme d’habitude depuis qu’ils ne vivaient plus ensemble, un peu rigides, un peu moins spontanés. Elle avait posé toutes les bonnes questions, et écouté ses réponses avec l’attention qu’il méritait, elle savait bien que le problème était là, pas seulement ce fameux jour mais en général, et il lui avait parlé comme à l’époque, son boulot, le stress, les responsabilités et le fait que malgré tout il gérait tout ça très bien. Elle l’avait trouvé touchant, masculin, posé, un instantané immaculé de son homme à elle, comme elle le connaissait par cœur. Sept heures moins cinq, devant la porte, hésitant à sonner avec un peu d’avance mais non, ne pas le stresser, ne pas s’imposer, elle avait fumé une cigarette en regardant sa montre, sept heures ne pas sonner encore, lui laisser quelques minutes, ne pas faire la fille désespérée qui serait arrivée avec trois quarts d’heure d’avance et qui a attendu sept heures pile en fumant devant la porte.

Une inspiration, un pas, puis un autre. Lausanne reprenait ses couleurs. Avec une infinie difficulté, Anne s’extirpa de sa rêverie, et décida qu’il était temps de prendre un café, au chaud. Les courses attendraient un moment, il fallait qu’elle se réchauffe. Elle entra dans le bar le plus proche, un lounge trop éclairé pour être honnête avec une télé branchée sur Eurosport dans le fond. Sa tasse en mains, elle passa un moment à regarder par la vitre. Il n’y avait rien, dehors, d’autre que Lausanne, et ce n’était pas si mal, pas si dramatique, au fond. Elle inspira une grande volute de café.

Sept heures deux, ça suffisait. « Je n’ai même pas entendu ton taxi dans la rue », il avait dit, et elle avait insisté « C’était une Yaris grise, numéro de plaque 298 ». Il avait semblé la croire, ou s’en moquer, c’était possible. Elle l’avait suivi à la cuisine, poulet teriyaki et pois mangetout au wok, il lui avait demandé si elle pouvait faire une vinaigrette, huile de sésame, soja et citron comme il l’aimait. Il semblait d’excellente humeur, fredonnant même quelques vieux tubes. Rien ne séparait cette soirée de toutes celles qu’ils avaient passées tous les deux ici. Passés à table à dix-neuf heures trente, fini à huit, il leur avait acheté une énorme part de forêt noire à chacun, et elle avait proposé qu’ils aillent la manger sur le canapé, elle s’était blottie contre lui et ils avaient discuté, un peu, de tout et de rien. Naturellement, tout naturellement, elle avait déboutonné son jeans en l’embrassant, il l’avait serrée contre lui, et un temps plus tard elle pouvait objectivement déclarer qu’elle n’avait jamais autant pris son pied.

Elle gratta le fond de sa tasse avec sa cuillère et la porta à sa bouche ; le sucre fondit sur sa langue.

Et puis il avait passé un pantalon de jogging. Il avait pris une grande inspiration. Et il lui avait dit qu’il avait rencontré quelqu’un. Qu’il ne savait pas où ça allait mener. Qu’elle avait le droit de le détester. Qu’il ne savait pas comment le lui dire. Qu’il n’avait pas prévu ce qui allait se passer entre eux ce soir et qu’il était heureux de l’avoir retrouvée. Mais que malgré tout, ça ne changeait rien.

Et elle s’était rhabillée sans un mot, se soustrayant à son regard comme elle le pouvait, ramassant ça et là, aussi vite qu’elle le pouvait, de quoi cacher une honte qui lui montait par haut-le-cœur. Il était resté torse nu, inutile, un objet encombrant, choquant. Ce n’était que lorsqu’elle avait franchi la porte qu’elle avait réalisé qu’il avait répété son petit discours avant qu’elle arrive. Elle avait depuis arrêté d’y penser.

A suivre…

Photo CC : Nicolas Hoizey 

 

CdL 19 : Emilien dans ses murs | Lausanne Bondy Blog

Les Chroniques de Lausanne - 19 : Où l'on s'attarde sur quelques souvenirs et la possibilité d'apercevoir Orion dans un environnement urbain.

Emilien ouvrit pour la quinzième fois l’un des cartons étiquetés « Divers » qui jonchaient encore le sol de son deux pièces. Dedans :
-Une collection de jeux vidéos (1996-2002) sur PC, injouables sur sa machine actuelle, tous emballés encore dans leurs boîtes d’origine. A l’époque, la bâtardisation du CD et du DVD couplée à la longue tradition des jeux sur disquette signifiait qu’il n’existait aucun standard, et les grosses boîtes presque vides aux couleurs des 90′s vieillissantes semblaient rivaliser avec les formats plus modestes d’aujourd’hui.
-Plusieurs figurines d’une série japonaise narrant les aventures de chevaliers mythologiques au service d’Athéna dans un style violent, nerveux, mais non dénué d’homoérotisme latent, chacune emballée avec sa dizaine d’accessoires dans un petit sachet transparent (une ex, un jour, l’avait convaincu de se débarrasser des boîtes vides qui prenaient la poussière et de l’espace pourtant vital dans son 22 mètres-carrés).
-Une carte des étoiles en 3D stéréoscopique que son père lui avait achetée pour ses 11 ans, la lentille de l’oeil droit troublée par un accident de Pschitt Orange en colonie de vacances l’été suivant. Il y jeta un œil dubitatif et conclut que si la bise qui sifflait sur ses stores accomplissait correctement son travail, il pourrait cette nuit observer Orion de sa fenêtre, à condition bien-sûr de penser à raser quelques étages du bâtiment d’en face.
-Quelques cartes postales, lettres, photos, dans une enveloppe de papier noir qu’il avait remplie lorsqu’il avait quitté le domicile parental.
-Quelques autres cartes postales, lettres, photos dans un dossier en plastique rouge transparent qu’il avait rempli lorsqu’il avait déménagé de son premier studio à son deuxième. Il décida de mettre l’enveloppe noire dans ledit dossier, et se félicita en l’ouvrant d’avoir songé, lorsqu’il était parti de son deuxième pour son troisième, à classer la pochette grise contenant les cartes postales, lettres, photos reçues à cette période dedans. Il résista à l’envie de se plonger dans une énième relecture – ce n’était pas le premier samedi qu’il passait à tenter de défaire ses derniers cartons.
-Un top rose saumon ayant appartenu à sa correspondante Anglaise, dont il s’était longuement, à son départ, servi comme succédané affectif.
-Une petite voiture à laquelle il manquait une roue.
-Plusieurs briques de Lego.
-Son premier téléphone portable, l’écran noirci de cristaux liquides en fuite, et deux ou trois chargeurs qui ne correspondaient à aucun modèle connu.

Il referma le carton avec du scotch, le souleva, le transporta vers la pile de ses congénères, le posa, soupira, et s’affala sur le canapé. D’un œil satisfait, il contempla le fruit de son dur labeur. Quatre cartons restaient, et il les avait au moins inventoriés et déplacés du milieu du salon (ils trônaient désormais au milieu de sa chambre). Sa chaîne hifi passait un mix new-disco qui lui avait donné l’entrain des bons jours, lui permettant, outre le rangement, de terminer un marathon de paperasse qui l’avait presque abattu, terrassé par l’espèce de poétique de la complexité imbécile qui caractérise les civilisations les plus avancées.

En un mois, il avait réussi à trouver cet appart’, un deux pièces tout ce qu’il y avait de plus fonctionnel dans le quartier du Maupas, dont la sulfureuse réputation – un peu usurpée d’après ce qu’il en avait vu – n’était pas étrangère au loyer relativement honnête qu’il avait dû payer plusieurs fois pour entrer dans ses murs. Oh certes, ce n’était pas un paradis, l’enthousiasme de ses voisins semblant s’aimer très fort et très souvent n’était pas aussi communicatif qu’ils devaient le penser, et manifestement la vieille dame du deuxième n’appréciait guère les étrangers – ce qu’elle n’avait pas manquer de lui glisser avec un grand sourire complice la première fois qu’ils avaient pris l’ascenseur ensemble –, mais jusqu’à maintenant rien n’était venu troubler l’impression de calme qui l’avait happé dès qu’il avait franchi le seuil avec son premier carton.

Pour une raison qu’il ignorait, par le plus grand des hasards, par chance sans doute, il était chez lui. Rien, rien ne pouvait venir le troubler. Il jeta un œil à l’écran de son portable : 52 appels manqués – Jean-Claude. A la rigueur, il aurait pu concéder un léger sentiment de malaise d’avoir laissé son boss et son ancien boulot en rade, et d’être parti en douce. Peut-être même qu’il avait assuré Max qu’il allait au moins faire un mail le lundi d’après son départ, il ne se rappelait plus très bien. De toute façon il n’avait rien à dire à Appelez-Moi, qui devait simplement regretter de ne plus avoir personne à qui confier les corvées les plus dégradantes. Son cœur battit soudain un peu plus fort.  Un flash, dans sa tête, un début de migraine, une image : il se réveillait sur le parking, collant au bitume glacé. Il se leva, monta le volume d’un cran, grimaça, rebaissa d’un cran.
Il en était là de sa réflexion lorsque l’interphone sonna. « C’est nous on monte ! ». Sam et Max, ponctuels, venaient le sortir de sa poussière.

A suivre…

Photo CC : Zanalee